De l’archet, la hausse est sans doute l’élément le plus élaboré et « personnalisable » : le bloc, la coulisse, le passant, « l’œil »… avec des matériaux aussi variés que l’ébène, l’ivoire (de mammouth, bien entendu !), le nacre, l’argent, l’or, les possibilités sont infinies.
Mais comment elle a pris cette structure ? Quels facteurs ont conduit les artisans à utiliser autant de matériaux dans une pièce aussi minuscule ?
Un peu d'histoire – de la cale à la machine
Avant la fin du XVIIIe siècle, la plupart des archets étaient tendus par insertion d’une cale entre la hausse et la baguette. Le crin était tenu fixe dans la baguette, et la tension se réglait à la pression des doigts, ou par l’insertion de petites cales supplémentaires, comme des lanières de cuir.
Il y avait plusieurs systèmes de hausse : à glisser, à tenon, à caler ou même des hausses clouées. Ces éléments, extrêmement simples, étaient rapides à fabriquer, car l’accent était donné sur la baguette et sa cambrure, ainsi que sur l’ajustement du crin.
Cependant, l’instabilité de la tension selon l’humidité et l’impossibilité de l’ajuster plus finement sont devenus des inconvénients dans les nouvelles techniques de jeu. C’est alors que les artisans ont développé le système de hausse à vis.
Sans rentrer trop dans le détail, ce système repose sur un écrou placé sur la hausse, logé dans une mortaise creusée dans la baguette, et d’une tige filetée traversant la baguette et retrouvant l’écrou. La hausse, qui accueille désormais le crin dans une mortaise, se déplace selon le mouvement de la vis, en tendant ou en relâchant le crin.
L’invention de ce système est généralement attribuée à François Xavier Tourte (v. 1747–1835), bien qu’il existât sûrement avant sous la forme de vis en bois, par exemple. Mais Tourte, en tant qu’horloger, maîtrisait le filetage métallique, l’intégrant ainsi dans la hausse et le rendant fonctionnel. Ce mécanisme perfectionné a permis une précision inédite dans le jeu, avec une tension fine et immédiate du crin, dans un montage sûr et fiable.
L’inconvénient de ce système résidait dans la difficulté de sa construction : le filetage manuel, à la lime ou à la filière rudimentaire, était très délicat. De plus, il requérait l’emploi de matériaux chers pour l’époque, comme le laiton, l’acier et parfois l’argent.
Il n’est pas étonnant qu’avec un mécanisme aussi compliqué à produire, Tourte demandait des sommes astronomiques pour un archet (voir mon article sur Tourte) : il s’agissait d’une avancée technologique majeure. Et j’insiste bien sur le terme « technologique »…
On doit aussi à Tourte, sous l’orientation de Viotti, l’invention de la bague qui répartit le crin sur la hausse, que l’on appelle passant. La coulisse a été introduite pour « sécuriser » le crin dans la mortaise, et la glissière, pour améliorer l’alignement entre hausse et baguette. Autant d’inventions ont ouvert la voie à une nouvelle spécialité artisanale : l’archeterie est née.
Le rôle réel de la hausse dans l'archet
Mais quelle fonction réelle possède la hausse dans l’archet ? Elle sert uniquement à tirer sur le crin, à ajuster sa tension. Elle ne transmet pas la vibration ni ne participe à la sonorité de l’archet.
Ce qui fait vivre l’archet, c’est la baguette : le bois, le cambrage, l’équilibre, le montage du crin. C’est là où tout le savoir-faire de l’archetier devait se focaliser. Pas dans la hausse. Ni dans la vis.
Je pense qu’à l’époque de « l’invention » de la hausse à vis, les archetiers ont commencé à employer des matériaux précieux dans l’intention de justifier la valeur de ce nouveau mécanisme. Peu à peu, l’innovation technologique se transformait en fétichisme : l’outil se transformait en objet de luxe…
Aujourd’hui, avec les machines industrielles, les hausses, passants, glissières et vis sont fabriqués avec une précision extrême, à un coût infime. Ce sont des objets parfaitement fonctionnels, fiables et durables.
Ce qui compte vraiment
Néanmoins, la hausse fabriquée à la main, avec des matériaux précieux, est perçue comme supérieure. Il faut noter quand même que fabriquer soi-même une hausse à vis, comme le faisait Tourte, c’est mobiliser des compétences de mécanique de précision, posséder des outils spécifiques, passer des heures sur une pièce qui n’a aucun impact sonore. Cela n’a plus de sens. C’est comme demander à un luthier de fabriquer les cordes…
Et encore, une hausse que l’on revendique « fabriquée à la main », est en réalité un assemblage de composants finis, comme la tige filetée, l’écrou, la glissière…
Un archet devient « haut de gamme » lorsqu’on sélectionne une baguette ayant une valeur de vitesse de transmission du son très haute. Cette baguette reçoit alors un montage en argent ou en or, et sera vendue plus cher.
Pour moi, cette approche n’est pas juste. Premièrement, estimer que la baguette est « supérieure » à la vue de la vitesse de transmission du son est une démarche incomplète, car elle ne tient pas compte de la perte de maniabilité lorsque la baguette est trop rigide.
Je parlerai davantage de ce système de classement dans un autre article.
Ensuite, ajouter des matériaux précieux pour justifier le caractère exceptionnel de la baguette a pour seul effet d’augmenter sa valeur perçue, n’offrant aucune amélioration palpable par rapport à d’autres matériaux moins « nobles ».
Par exemple, pourquoi ne pas utiliser du titane à la place de l’argent ? C’est un matériau beaucoup plus résistant à l’usure, inoxydable, deux fois plus léger… et infiniment moins cher.
J’aurai également l’occasion d’écrire quelques mots à ce sujet.
Mais enfin, qu’est-ce qui compte vraiment dans une hausse ? Pour moi, qu’on n’y passe pas trop de temps, juste le nécessaire. Qu’on emploie des matériaux fonctionnels et responsables. Qu’on choisisse ce qui a du sens.
Je fabrique mes archets pour qu’ils jouent, et cela commence par choisir ce que je fais moi-même, et ce que je laisse faire à ceux qui le font mieux que moi.