Le prix des archets de François Xavier Tourte

30 mai 2025

Illustration

Franz Farga, dans son ouvrage Violins and Violinists, publié en 1950, nous offre une belle plongée dans l’histoire du violon et des grands interprètes – dans un registre à la fois érudit et accessible. Il raconte notamment que François Xavier Tourte, le Stradivari de l'archeterie, au sommet de sa célébrité (au début du XIXe siècle), demandait jusqu’à 15 louis d’or pour un archet de sa fabrication.

Farga ajoute qu'à son époque, ces archets se vendaient entre 170 et 250 livres sterling. Si nous savons qu’un archet Tourte peut se vendre aujourd’hui à des centaines de milliers d’euros, quelle était sa véritable valeur à l’époque de son vivant ? Et dans les années 1940–1950 ? Et que pouvait-on acheter avec cet argent à ces époques ?

1. Argent et pouvoir d’achat à l’époque de Tourte

À l’époque de François Xavier Tourte (vers 1747–1835), un louis d’or était une monnaie d’or d’environ 7,64 g d’or fin. Sa valeur fluctuait en fonction des époques et des réformes monétaires, mais sous Louis XVI, un louis d’or correspondait à 24 livres tournois.

Tableau comparatif — prix des biens et services vers 1800

Objet / service Prix vers 1800 Commentaires
Archet de bonne facture, non signé ~10 à 15 livres tournois Représente ~5 jours de travail d'un artisan
Salaire journalier ouvrier non qualifié ~1 livre/jour Soit ~300–330 livres/an
Salaire journalier artisan ~1,5 à 2 livres/jour Soit 450–600 livres/an
Location chambre modeste à Paris 30–80 livres/an Dépenses très modestes pour un logement sommaire
Un violon d’étude ~25–50 livres Instrument correct mais pas de luthier renommé
Un repas complet dans une auberge modeste ~0,5 à 1 livre Variable selon qualité, lieu
Une vache laitière ~40–60 livres Unité d’étalon courante pour les comparaisons

2. Les archets et le pouvoir d’achat vers 1940–1950

Plongeons un peu dans l’économie historique pour mettre l’évolution du prix des archets en perspective. Si Franz Farga écrit qu’un archet de Tourte se vendait entre 170 et 250 livres sterling autour de 1940 (parution de la première version de son livre, en allemand), on peut se demander ce que représentait cette valeur à l’époque :

Produit / service Prix approximatif
Une maison modeste (hors Londres) 500–800 £
Une voiture d’entrée de gamme 150–250 £
Salaire moyen annuel (UK) 150–200 £
Une semaine dans un hôtel de luxe 5–10 £
Un bon costume sur mesure 10–15 £

Nous avons maintenant deux éléments de comparaison pour mieux comprendre le prix des archets de Tourte aujourd’hui.

3. L’archet Tourte : un objet d’exception

Nous avons vu plus haut que Tourte demandait entre 10 et 15 louis d’or pour un archet ; prenons donc la somme de 12 louis d’or = environ 288 livres tournois.

Nous avons deux approches pour établir une comparaison entre les valeurs de l’époque et d’aujourd’hui.

Première approche : la valeur de l’or

  • 12 louis d’or à 7,64 g → 91,68 g
  • Au cours actuel (~93 €/g en mai 2025) → ~8 500 € en valeur métal
  • L’archet « de bonne facture » à 10 livres vaudrait selon cette méthode environ 300 €

Deuxième approche : équivalent en temps de travail

Nous avons vu qu’un archet représentait à peu près le salaire annuel d’un ouvrier non qualifié.

Si nous multiplions le salaire minimum net mensuel français par 12 :

  • ~1 426 € * 12 → ~17 100 €
  • L’archet « de bonne facture » à 10 livres coûterait à son tour environ 600 € (en temps passé, hors charges et marge)

Je retiendrai la deuxième approche, car elle est plus correcte et représentative : l’or donne une valeur de matière, tandis que le salaire donne une valeur d’usage ou de marché. Et on s’étonne dès lors du prix des archets de Tourte. Cela le plaçait dans la catégorie d’objet de luxe, réservé aux musiciens professionnels fortunés ou aux mécènes.

Comparativement, un archet de bonne facture était vendu relativement pas cher, si nous tenons compte de la qualification requise pour le fabriquer et du matériel employé dans le processus.

Voyons maintenant ce que valent ces livres sterling de 1940 aujourd’hui :

  • 170 £ (1940) ≈ 8 500–9 000 £ en 2025
  • 250 £ (1940) ≈ 12 500–13 000 £ en 2025
  • Soit environ 10 000 à 15 000 € selon le taux de change actuel

Cela montre qu’un archet de Tourte avait conservé, en 1940, la même valeur qu’à l’époque de sa fabrication. De plus, ces valeurs sont cohérentes avec celles exprimées dans la seconde approche.

Comment expliquer qu’un archet puisse valoir aussi cher qu’une voiture ? De plus, sachant qu’un archet tout à fait « honorable » coûtait 20 à 30 fois moins cher…

Je pense que l’archet de Tourte s’est imposé comme un objet de luxe absolu, bien au-delà du simple outil d’artisanat. Ce n’est pas uniquement pour avoir adopté le bois de pernambouc ou pour avoir perfectionné la cambrure de la baguette qu’il doit sa renommée. À mes yeux, c’est ailleurs que se situe l’essentiel de son apport.

Ancien horloger, Tourte semble avoir été le premier à maîtriser avec autant de précision le mécanisme de vis permettant d’ajuster la tension du crin, ainsi que le « passant » — ou virole, comme on le nommait alors — qui permet une répartition homogène de la mèche dans la hausse. En conservant la main sur ces éléments techniques, il a véritablement posé les bases de l’archet moderne, non seulement par sa forme, mais aussi par sa mécanique.

Mais c’est surtout dans l’emploi de matières précieuses que Tourte a transformé l’archet en un objet rare, désirable… et coûteux. Nacre, argent, ivoire : ces matériaux nobles, jusque-là réservés à l’ornement, sont devenus des composants essentiels de ses créations. C’est là que, selon moi, l’archèterie bascule avec lui du domaine de la lutherie vers celui de la bijouterie. J’aurai sans doute l’occasion de revenir plus longuement sur cette idée dans un autre article.

Avec de tels objets, Tourte s’adressait à une élite : des musiciens de cour, des virtuoses soutenus par de puissants mécènes. Les instrumentistes de théâtre, de bal, d’église ou d’orchestre devaient quant à eux se contenter d’archets plus simples, moins prestigieux, souvent bien moins coûteux.

Je crois qu’aucun artisan de son temps n’est parvenu à demander autant pour un archet. Même Stradivari, au sommet de sa renommée, ne vendait ses violons « que » quatre louis d’or pièce, si l’on en croit les témoignages. Reste à savoir, bien sûr, ce que cette légende doit à la réalité, et combien d’archets Tourte a réellement pu vendre à ces prix.

Valeur actuelle des archets de Tourte

Aujourd’hui, les archets de Tourte sont parmi les plus prisés au monde. Par exemple, un de ses archets a été adjugé à 576 000 € lors d’une vente aux enchères à Vichy, un record absolu. Mais là, on sort du domaine « instruments de musique » pour entrer dans le monde des « objets de collection »…

Référence bibliographique

Farga, F. (1950). Violins and Violinists. Rockliff Publishing Corporation.