Une histoire du pernambouc
Depuis la fin du XVIIIe siècle, le bois de pernambouc (Paubrasilia echinata, anciennement Caesalpinia echinata) est utilisé dans la fabrication des archets. Adopté comme référence par François Tourte, il devient au XIXe siècle la norme absolue de l’archeterie occidentale.
Ce bois rigide, dense et élastique présente en effet des propriétés mécaniques remarquables. De plus, sa coloration rouge intense, caractéristique de certaines baguettes, séduit les musiciens.
Mais la renommée du pernambouc précède son usage en lutherie : c’est pour ses vertus tinctoriales qu’il fut d’abord exploité. Son nom portugais, pau-brasil (« bois de braise »), est à l’origine même du nom du pays. Les Portugais, découvrant ses puissants pigments rouges, en firent dès le XVIe siècle une matière première convoitée dans le commerce mondial. En français, on l’appelle pernambouc d’après sa province d’origine.
Ce commerce massif entraîna une déforestation rapide de la forêt atlantique. Au XXe siècle, l’espèce devint menacée. Le Brésil déclara le pernambouc « en danger » en 1992, et sa commercialisation fut strictement encadrée à partir de 2007.
À la recherche d’alternatives
Face à cette raréfaction, plusieurs chercheurs ont étudié des essences de substitution. Des projets de replantation existent au Brésil, mais la croissance lente de l’arbre rend son exploitation durable encore lointaine.
Je m’appuie ici sur l’étude de Longui et al., intitulée « Potential Brazilian wood species for bows of string instruments » (2010).
Selon cette étude, un bois adapté à la fabrication d’archets de haute qualité présente les caractéristiques suivantes :
- Diamètre des vaisseaux ≈ 110 µm
- Longueur des éléments vasculaires ≈ 350 µm
- Fréquence des vaisseaux ≈ 13 µm
- Hauteur des rayons ≈ 230 µm ; largeur ≈ 20 µm ; fréquence ≈ 10 µm
- Longueur des fibres ≈ 1160 µm ; diamètre ≈ 18 µm ; lumière ≈ 5 µm ; paroi ≈ 6 µm
- Densité ≈ 1000 kg/m³
- Vitesse de propagation du son > 5300 m/s
- Module d’élasticité dynamique > 28 GPa
Parmi les six essences étudiées, deux se sont révélées particulièrement prometteuses, voire supérieures au pernambouc : l’ipé (Handroanthus spp.) et le cumaru (Dipteryx odorata). Le cumaru est celui qui a le plus de caractéristiques physiques similaires au pernambouc.
Des propriétés physiques remarquables
Pour des raisons de clarté, je me limite ici à trois critères mesurables en atelier : la densité, la vitesse de propagation du son et le module d’élasticité dynamique.
- Densité ≈ 1000 kg/m³
- Vitesse de propagation du son ≥ 5300 m/s
- Module d’élasticité dynamique ≥ 28 000 MPa
- Bonnes propriétés mécaniques et stabilité dimensionnelle
Les données ci-dessous sont issues du site The Wood Database. Bien que les mesures d’élasticité soient issues d’échantillons généraux, elles permettent une comparaison utile.
| Propriété | Cumaru (Dipteryx spp.) |
Ipé (Handroanthus spp.) |
Pernambouc (Paubrasilia echinata) |
|---|---|---|---|
| Densité | 1085 kg/m³ | 1050 kg/m³ | 1050 kg/m³ |
| Module d’élasticité | 22,3 GPa | 21,3 GPa | 20,2 GPa |
| Dureté Janka | 14 800 N | 15 520 N | 12 540 N |
Le cumaru et l’ipé sont donc plus durs que le pernambouc, et le cumaru est le plus dense d'entre eux. Leurs modules d’élasticité très proches garantissent une rigidité équivalente, avec le cumaru offrant une rigidité plus accrue. La dureté, non abordée dans l’étude de Longui (car relevant d’un test destructif), révèle une résistance accrue de ces bois face à l’usure.
Toujours selon cette étude, des musiciens professionnels ont validé les archets en cumaru et en ipé. Leur combinaison de rigidité et d’élasticité leur confère une excellente réponse à l’archet, comparable à celle du pernambouc.
Contrairement à d’autres essences testées (telles que l’itaúba ou la muiracatiara), ces deux bois permettent un façonnage précis et une finition de haute qualité, répondant aux exigences de l’archeterie.
En conclusion, les propriétés physiques du cumaru et de l’ipé sont comparables, voire supérieures à celles du pernambouc.
Une alternative durable face au pernambouc menacé
Le statut de protection du pernambouc rend indispensable la recherche de matériaux alternatifs. Le cumaru et l’ipé, plus abondants, sont déjà exploités dans des circuits responsables, notamment pour la construction et les terrasses.
Leur coût plus accessible permet de proposer des archets de haute qualité à un prix plus compétitif, sans compromettre les qualités mécaniques ni sonores. Ces bois constituent une solution durable, responsable et professionnelle.
Leur accessibilité permet également de fabriquer des archets d’étude ou d’enfants avec des matériaux de qualité, jusque-là réservés à des archets haut de gamme.
Ma démarche personnelle s’inscrit dans cette logique : j’utilise principalement le cumaru, que je considère particulièrement adapté aux archets dits « modernes ». L’ipé, que je travaille également, est davantage réservé à des modèles baroques ou pour petits instruments. L'ipé jaune, une variété plus dense et moins rigide, est très intéressant pour des archets baroques.
Cela dit, il serait trompeur de réduire l’archet à ses seules propriétés physiques. Un bon archet est un équilibre subtil entre matière, forme, cambrure, montage, et surtout… main du facteur. J’en traiterai plus longuement dans un autre article.
Pourquoi choisir un archet en cumaru ou en ipé ?
- ✔ Propriétés physiques et mécaniques comparables, voire supérieures au pernambouc
- ✔ Rigidité et élasticité idéales pour une excellente réponse
- ✔ Résistance accrue à l’usure et aux chocs
- ✔ Approvisionnement durable, sans menace écologique
- ✔ Prix plus abordable, sans compromis sur la qualité sonore
- ✔ Validés par des musiciens professionnels
Avec de tels atouts, musiciens et archetiers ont tout à gagner à adopter ces essences d’avenir pour leurs archets !
Référence bibliographique
Longui, E.L., Lustosa Filho, J.F., Bueno, R.C.O. et al. (2010). Potential Brazilian wood species for bows of string instruments. Brazilian Journal of Biology, 70(4), 1073–1080. https://doi.org/10.1590/S1519-69842010000500027